Comportement alimentaire des prédateurs et charognards et opportunités pour la dissémination d’agents pathogènes

Les maladies infectieuses sont depuis peu reconnues comme une menace importante pour les populations sauvages, notamment les oiseaux marins. Afin de mettre en place des mesures de surveillance et de gestion efficaces, il est essentiel de regarder au-delà de l’animal malade pour pouvoir identifier les individus ou espèces impliqués dans les processus épidémiologiques cryptiques, tels que la dissémination d’agents pathogènes. Amandine Gamble et collaborateurs résument leur récente étudesur le rôle potentiel des prédateurs et charognards dans la dissémination d’agents infectieux entre les oiseaux marins.

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Les labbes subantarctiques consomment des poussins d’albatros à bec jaune durant des épizooties de choléra aviaire, amenant à s’interroger sur leur rôle potentiel dans la dissémination d’agents pathogènes entre les colonies d’oiseaux marins menacés d’extinction. Photo : Marine Bely / Institut polaire français Paul-Emile Victor.

Les oiseaux marins font parties des espèces aviaires les plus en danger d’extinction, la majorité des espèces étant classées comme menacées par l’IUCN. En plus des interactions avec la pêche, les espèces introduites et les polluants, les maladies infectieuses sont depuis peu reconnues comme une menace non négligeable pour les oiseaux marins. En effet les maladies infectieuses peuvent être responsables d’épisodes de mortalité massive, menaçant la viabilité de certaines populations. Par exemple sur l’île Amsterdam (Océan Indien), les épizooties de choléra aviaire, causé par la bactérie Pasteurella multocida probablement introduite avec la volaille domestique plusieurs décennies auparavant, semble être à l’origine d’épisodes de mortalités massifs et récurrents touchant les poussins d’albatros à bec jaune, et se traduisant par un fort déclin de la population locale. Sachant que l’île Amsterdam abrite les 2/3 de la population mondiale d’albatros à bec jaune de l’Océan Indien, cette tendance est alarmante non seulement pour la population locale mais à plus large échelle pour l’espèce entière. Par ailleurs, les épizooties de choléra aviaire semblent aussi affecter les albatros fuligineux et les gorfous sauteurs subtropicaux se reproduisant sur l’ile, et représentent une menace pour l’albatros d’Amsterdam, espèce endémique de l’ile. Étant donné l’ampleur du phénomène, il est important d’explorer les différentes options de gestions disponibles pour contrôler les épizooties. Pour cela il est essentiel de comprendre les mécanismes sous-jacents à la réémergence récurrente et à la dissémination de la bactérie entre les colonies d’oiseaux marins de l’ile et d’ainsi potentiellement identifier comment traiter le problème à sa base. En raison de leurs comportements alimentaires, les prédateurs et charognards terrestres sont susceptibles d’être fortement exposés aux agents pathogènes et de se déplacer entre les colonies de proies, et ainsi de jouer un rôle critique dans la dissémination d’agents infectieux.

Map - French version
Carte des zones de recherche alimentaire individuelles des labbes subantarctiques reproducteurs sur l’île Amsterdam (37°49’S, 77°33’E). Les zones de recherche alimentaire principales ont été délimitées à partir de l’isoplèthe à 50% de la distribution de l’utilisation récursive de l’espace pour chaque individu. Chaque couleur représente un individu ; les lignes pointillées et pleines représentent les individus suivis en 2015-2016 et 2016-2017 respectivement. Les photographies pointent vers les sites de reproduction des albatros d’Amsterdam, albatros à bec jaune de l’Océan indien, gorfous sauteurs subtropicaux, albatros fuligineux et labbes subantarctiques. Les otaries à fourrure d’Amsterdam se reproduisent sur les côtes tout autour de l’île. Photo : Romain Bazire / Institut polaire français Paul-Emile Victor

Dans notre étude, nous avons combiné des outils d’épidémiologie et de suivi des déplacements pout investiguer le rôle potentiel des labbes subantarctiques, seuls prédateurs et charognards terrestres natifs de l’ile Amsterdam, dans la dissémination d’agents infectieux. Les résultats de notre étude ont révélé que la plupart des labbes avaient été exposés à P. multocida dans le passé, certains d’entre eux excrétant encore la bactérie lors de l’équipement  d’enregistreur de données GPS. En parallèle, le suivi des déplacements a révélé que les skuas reproducteurs visitent, pendant les épizooties de choléra aviaire, les falaises où les oiseaux marins se reproduisent en forte densité, notamment les albatros à bec jaune, les albatros fuligineux et les gorfous subtropicaux. De plus, comme indiqué par l’importante superposition des zones visitées par les différents individus, les labbes reproducteurs de l’ile Amsterdam ne défendent pas de territoires de chasse individuels et la plupart des individus peuvent visiter plusieurs colonies d’oiseaux marins dans la même journée. De tels comportements, en particulier en considérant le statut épidémiologique des individus suivis, sont susceptibles de mener à la dissémination d’agents infectieux au sein de l’ile. Au contraire les labbes suivis n’ont pas visité la zone de reproduction de l’albatros d’Amsterdam, ce qui coïncide avec la rareté des épisodes de mortalités des poussins observés chez cette espèce.

Animation des déplacements des labbes subantarctiques reproducteurs durant 24 h. Chaque couleur représente un individu

Cette étude révèle ainsi que les prédateurs et charognards aviaires terrestres sont susceptibles d’être impliqués dans la dissémination de pathogènes entre les colonies d’oiseaux marins, mais également qu’ils pourraient être utilisés comme sentinelles pour détecter et suivre les épizooties de choléra aviaire. De telles espèces pourraient ainsi constituer des cibles privilégiées pour la surveillance et la gestion, par exemple quand des protocoles de vaccination ciblée peuvent être utilisés pour limiter la dissémination d’agents pathogènes. Localement, les résultats de cette étude seront utilisés pour informer les programmes de surveillance et de gestion dans le cadre du Plan de gestion de la Réserve Naturelle Nationale des Terres Australes Françaises et du Plan National d’Action Albatros d’Amsterdam. Plus généralement, nous attirons l’attention des gestionnaires sur l’intérêt de prendre en considération les espèces qui ne semblent pas atteintes de manière évidente par les épizooties car elles peuvent également jouer un rôle important dans les dynamiques épidémiologiques, et de baser les protocoles de surveillance et de gestion sur des approches transdisciplinaires intégrant ensembles épidémiologie et écologie.

Nous remercions Xavier Gautheron pour son aide pour la rédaction de l’article en français.

Consultez l’article Predator and scavenger movements among and within endangered seabird colonies: opportunities for pathogen spread dans Journal of Applied Ecology.

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